La Cnaf investit 760 millions pour une révolution numérique sous pression réformatrice
À la tête d’une infrastructure numérique qui gère les prestations familiales de millions de Français, la Caisse nationale des allocations familiales fait face à un défi colossal. Entre réformes réglementaires incessantes et impératifs de modernisation technologique, l’organisme social engage une transformation profonde de ses systèmes informatiques. Une mutation pilotée par Laurent Tréluyer, arrivé en septembre 2023 après près de neuf ans passés comme directeur des systèmes d’information de l’AP-HP.
Un budget conséquent pour une mission stratégique
La Direction des systèmes d’information de la Cnaf dispose d’une enveloppe de 760 millions d’euros sur la période 2023-2027, hors masse salariale. Pour la seule année 2026, le budget s’élève à 160 millions d’euros. Ces montants s’inscrivent dans le cadre de la Convention d’Objectifs et de Gestion signée avec l’État.
Cette structure emploie environ 880 personnes réparties sur onze sites, complétées par des techniciens de proximité présents dans les 101 caisses d’allocations familiales du territoire national. L’organisation s’articule autour de trois directions des études, d’une direction technique, d’une direction des opérations et d’une direction dédiée à la sécurité créée en 2024.
Une avalanche de réformes réglementaires à gérer
Le directeur général délégué a pris ses fonctions au moment du lancement de la COG, avec un schéma directeur fortement influencé par les contraintes réglementaires. Les projets initiaux incluaient la solidarité à la source pour les bénéficiaires du RSA et de la prime d’activité, ainsi que la refonte du complément de mode de garde.
Des chantiers supplémentaires imprévus
Deux réformes majeures non inscrites au schéma directeur initial se sont ajoutées : la déconjugalisation des allocations pour personnes handicapées et la mise en place d’une aide d’urgence pour les victimes de violences conjugales, déployée en moins d’un an. Une collaboration avec France Travail a également été engagée pour l’inscription automatique des bénéficiaires du RSA.
Depuis début 2026, la partie sanctions avec modulation du RSA a été implantée. Le calendrier législatif, avec ses projets de loi de financement de la Sécurité sociale et de finances annuels, génère régulièrement des évolutions des systèmes d’information.
Des délais variables selon la complexité
Les simples modifications de paramétrages peuvent être réalisées en moins de huit semaines, tests compris. En revanche, les changements touchant la nature même des prestations nécessitent parfois neuf mois à un an de travaux, avec une gestion manuelle temporaire pendant la période de transition.
Le dialogue avec les administrations centrales s’avère essentiel pour définir les limites des systèmes d’information et garantir la continuité du versement des allocations. Le projet d’Allocation Sociale Unique illustre cette problématique : il modifiera profondément les règles d’attribution du logement, du RSA et de la prime d’activité, avec des conséquences informatiques majeures.
Le virage vers Catala, un moteur de règles souverain
L’une des décisions stratégiques les plus importantes concerne le choix d’un nouveau moteur de règles. Le système actuel repose majoritairement sur un moteur interne développé en Cobol, complété par un moteur Oracle pour le logement.
« Nous migrons vers un moteur de règles unique, Catala développé en open source par l’Inria », explique Laurent Tréluyer. Cette solution issue du programme Apollo vise à modulariser les moteurs par prestations et renforcer l’agilité face aux réformes. Le critère de souveraineté a pesé dans cette décision.
Une contribution active à l’open source
La Cnaf ne se contente pas d’utiliser Catala : elle devient contributrice du projet. Deux personnes y seront dédiées en 2026 et deux autres en 2027, en plus d’une équipe d’implémentation. Cette politique open source a été formalisée par un arbitrage de la direction générale.
L’objectif consiste à réduire le risque lié à cet investissement, la Cnaf étant le premier utilisateur de cette solution. Les trois prestations concernées par la réforme de l’Allocation Sociale Unique seront les premières à basculer vers ce nouveau moteur. L’organisme examine également la construction d’un écosystème permettant à d’autres administrations d’en bénéficier.
Une architecture technique en pleine mutation
L’infrastructure de la Cnaf s’appuie majoritairement sur des architectures virtualisées, le mainframe ayant été abandonné il y a plusieurs années. Des architectures modulaires basées sur des micro-services orientés événements sont progressivement mises en œuvre.
« Nous amorçons désormais un virage vers la conteneurisation. Toute nouvelle application est ainsi développée en cloud-natif », précise le directeur général délégué. Les bases de données convergent vers PostgreSQL, après un héritage fortement orienté DB2.
Un hébergement principalement interne
Le cœur de métier reste hébergé dans les datacenters de la Cnaf, à l’exception du moteur de règles Oracle déployé dans le cloud de l’éditeur. L’empreinte datacenter demeure réduite, avec un site à Sophia-Antipolis sans capacités d’extension et un second datacenter loué à l’Agirc-Arcco.
La Cnaf n’est pas contributrice du cloud commun à la sphère sociale porté par l’Urssaf, la Cnam et la MSA, mais étudie son potentiel. L’organisme a élargi son expérience des clouds commerciaux à OVH pour la partie modèles de langage.
La souveraineté numérique comme priorité
L’objectif affiché vise à travailler sur la résilience numérique et à réduire la sensibilité aux variations stratégiques des grands éditeurs. La mesure de la dépendance passe par l’intérêt porté à l’Indice de résilience numérique.
Ce facteur de souveraineté représente 15% de la note technique des soumissionnaires aux marchés publics. L’objectif consiste à garantir que les données ne dépendent pas de législations extra-européennes. Des choix récents illustrent cette orientation : le moteur de règles Catala et la solution de rendez-vous et signature électronique Oodrive.
L’intelligence artificielle au service des agents et des allocataires
« Le premier intérêt de l’IA générative est interne à la DSI. Pour les activités de développement, nous venons d’acheter 100 licences Codestral », indique Laurent Tréluyer. Cette solution de Mistral fonctionne en mode SaaS.
Des applications multiples déjà opérationnelles
Une solution de Robotic Process Automation intégrant des capacités d’IA a été mise en production. Elle offre un assistant et des fonctionnalités avancées comme le RAG. Pour les métiers, un test se greffe à l’outil de Knowledge Management gérant la base réglementaire.
Un outil de GenAI développé avec la CAF du Var fournit directement des réponses aux gestionnaires. Le test s’élargit à cinq caisses avant une généralisation prévue au deuxième trimestre 2026. Cette démarche nécessite un travail important sur la qualité documentaire.
Un chatbot intelligent pour les allocataires
Pour les allocataires, la Cnaf a opté pour un chatbot intégrant l’IA de Mistral, conçu par l’éditeur français Polaria. Le système choisira des réponses préformatées sans dialoguer directement avec les usagers. Les déploiements sont prévus au deuxième trimestre 2026.
D’autres applications concernent l’amélioration de la reconnaissance des déclarations de grossesse, dépassant l’OCR pour automatiser la saisie. Des réflexions portent sur le déploiement de l’IA au cœur des processus, avec évaluation des coûts et de l’impact environnemental.
Une approche éthique de l’intelligence artificielle
La Cnaf ne fixe pas d’objectif chiffré sur les bénéfices ou économies liés à l’IA. L’approche privilégie l’éthique avec un comité dédié devant lequel tous les projets d’IA sont présentés.
Les risques identifiés incluent les hallucinations du chatbot pouvant impacter les allocataires et le calcul des droits. Une charte d’utilisation de l’IA a été établie, avec identification de cas d’usage et débats internes, y compris avec les représentants du personnel.
Une « IA Factory » d’une dizaine de personnes a été créée au sein de la DSI pour maîtriser ces technologies et accompagner leur déploiement responsable.
La difficile équation budgétaire
L’essentiel du budget est absorbé par le « run », limitant les investissements à 10-12 millions d’euros annuels sur la durée de la COG. Pour réduire cette part, plusieurs leviers sont actionnés : attention particulière aux contrats, recours accru aux centrales d’achat, rigueur sur le décommissionnement.
La stratégie open source est réaffirmée, sans que cela signifie gratuité. Une discipline stricte s’applique sur les ratios d’externalisation et le recours à l’IA dans le développement.
L’inflation, un défi majeur
« Avec 100 M€ de run, si vous subissez une inflation annuelle moyenne de 3% par an, cela signifie qu’il faut trouver 3 M€ tous les ans », souligne Laurent Tréluyer. L’exemple du prix des PC, qui a presque doublé, pèse lourdement sur un budget d’achat annuel de 4 millions d’euros.
Cette pression budgétaire constante impose des arbitrages permanents et une recherche continue d’efficience, tout en maintenant la qualité de service aux allocataires et la capacité à absorber les réformes réglementaires.



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