Anthropic contraint de suspendre ses IA : l’Europe face à un défi crucial
L’industrie de l’intelligence artificielle traverse une période de tensions inédites. La décision brutale du gouvernement américain de suspendre l’accès à deux modèles d’IA ultraperformants révèle les enjeux de souveraineté et de sécurité nationale qui entourent cette technologie stratégique. Une affaire qui résonne particulièrement en Europe.
Une suspension imposée par les autorités américaines
Le vendredi 12 juin, Anthropic a annoncé la suspension de ses deux nouveaux modèles d’intelligence artificielle, Claude Mythos 5 et Claude Fable 5. Cette décision intervient seulement trois jours après leur mise sur le marché.
La raison ? Une injonction du gouvernement américain au titre du contrôle des exportations. Washington a exigé qu’Anthropic coupe l’accès de ces modèles pour « tout ressortissant étranger, à l’intérieur ou à l’extérieur des États-Unis », y compris « les employés étrangers » de l’entreprise.
Selon le média américain Axios, cette directive émane du secrétaire au Commerce Howard Lutnick. Le ministère du Commerce n’a pas répondu aux sollicitations de l’AFP pour commenter cette affaire.
Des capacités technologiques trop avancées
Fable 5 représente le premier modèle public de la classe Mythos, la gamme la plus sophistiquée développée par Anthropic. Son existence avait été dévoilée début avril, mais son utilisation était restée limitée au projet Glasswing, un consortium d’entreprises et d’institutions.
Cette restriction s’expliquait par les capacités exceptionnelles de Mythos à mener des attaques de cybersécurité. Même bridé dans des domaines sensibles comme la cybersécurité ou les risques d’attaque biologique et chimique, Fable 5 inquiète.
Quant à Mythos 5, la version non bridée, elle était réservée à environ 200 entreprises, organisations et agences étatiques, sélectionnées « en collaboration avec le gouvernement américain ».
Un contournement des protections à l’origine de la crise
La décision américaine aurait été déclenchée après qu’une entreprise soit parvenue à contourner les garde-fous installés sur ces modèles, réputés capables de détecter et exploiter des failles de cybersécurité.
Face à l’impossibilité de trier ses utilisateurs, Anthropic a dû désactiver ces deux modèles pour l’ensemble de ses clients, affectant des centaines de millions d’utilisateurs potentiels.
Une entreprise phare contestée par son propre gouvernement
Basée à San Francisco, Anthropic incarne un fleuron américain de l’intelligence artificielle. Valorisée à près de 1 000 milliards de dollars, l’entreprise dirigée par son cofondateur Dario Amodei propose Claude, un robot conversationnel considéré comme l’un des plus puissants du marché.
L’entreprise revendique depuis sa création une position éthique et morale sur l’IA. Cette philosophie l’a déjà opposée à l’administration Trump par le passé.
Un historique conflictuel avec Washington
Les tensions ne datent pas d’hier. L’armée américaine s’était servie de Claude durant une opération visant à arrêter Nicolas Maduro, et ce à l’insu d’Anthropic.
Suite à cet incident, l’entreprise avait réclamé la mise en place de garde-fous éthiques, notamment pour éviter que son IA serve à la surveillance de masse ou à des armes autonomes.
Le Pentagone a rompu ses contrats avec Anthropic début mars, la qualifiant de « risque pour la chaîne d’approvisionnement ». L’entreprise a depuis saisi la justice.
Anthropic dénonce un malentendu
L’entreprise californienne conteste fermement la mesure gouvernementale. Elle affirme : « Nous contestons que la découverte d’un potentiel contournement justifie le rappel d’un modèle commercial déployé auprès de centaines de millions de personnes ».
Anthropic met en garde contre un précédent dangereux. Selon elle, « Si ce standard était appliqué à l’ensemble du secteur, nous pensons qu’il mettrait essentiellement à l’arrêt tous les nouveaux déploiements de modèles » d’IA de pointe.
L’entreprise travaille à rétablir « dès que possible » l’accès à ces modèles, précisant que les autres versions de Claude restent opérationnelles.
Un plaidoyer pour une régulation claire et équitable
Paradoxalement, Anthropic milite depuis longtemps pour un encadrement public de l’IA. Dario Amodei a plaidé pour un régime d’audits obligatoires des modèles les plus puissants, inspiré de l’aviation civile.
Ce système donnerait au gouvernement le pouvoir de bloquer certains déploiements. Mais l’entreprise insiste : cela doit se faire « dans le cadre d’une procédure légale transparente, équitable, claire et fondée sur des faits techniques ».
La directive de vendredi « ne respecte pas ces principes », dénonce Anthropic.
L’Europe appelée à réagir face à la dépendance technologique
En France, de nombreux responsables politiques ont vu dans cette décision un signal d’alarme concernant la souveraineté numérique européenne. Les appels à soutenir le secteur de l’IA en Europe se multiplient.
Jean-Luc Mélenchon (LFI) a estimé que la décision américaine « prouve l’urgence d’être indépendants et souverains ». Son mouvement appelle à « la mobilisation de l’épargne nationale » pour des « infrastructures numériques stratégiques » et à « l’ouverture de négociations à l’ONU » pour réguler l’IA.
Olivier Faure (PS) a appelé à « construire une vraie puissance européenne » dans ce domaine stratégique.
Une unanimité politique rare sur la souveraineté numérique
Jordan Bardella (RN) a déclaré : « cette décision soudaine vient nous rappeler que l’intelligence artificielle est déjà un sujet de souveraineté nationale majeur ».
Gabriel Attal (Renaissance) a été plus direct : « Nous ne pouvons pas compter sur d’autres car cela nous rend vulnérables, la décision des Etats-Unis le montre. Anthropic est leur détroit d’Ormuz ».
Edouard Philippe (Horizons) a exhorté l’Europe à « se réveiller », appelant à privilégier les « marchés technologiques européens » et à simplifier « des normes qui avantagent les big tech américaines ».
Une invitation française au patron d’Anthropic
Bruno Retailleau (LR) a prôné la simplification des normes et la réorientation de la commande publique vers des solutions souveraines.
Dans une initiative audacieuse, il a directement invité Dario Amodei à s’installer en France : « Vous êtes les bienvenus à Paris. »
Cette affaire met en lumière la fragilité de la dépendance européenne aux technologies américaines et l’urgence de développer des champions continentaux comme Mistral AI.



Laisser un commentaire