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Face aux géants du numérique, la France sur le chemin de l’indépendance

Autonomie numérique

Face à la domination écrasante des éditeurs américains de logiciels, l’administration française cherche désespérément des issues de secours. Les ministères de l’Intérieur, de Bercy et de l’Éducation nationale ont dévoilé devant une commission parlementaire l’ampleur de leur dépendance technologique et leurs stratégies pour reconquérir leur autonomie numérique.

Oracle dans le viseur des trois grands ministères

L’éditeur californien concentre les critiques et mobilise une partie importante des budgets informatiques. Au ministère de l’Éducation nationale, Audran Le Baron a chiffré la facture annuelle à « un peu plus de 1 M€ par an » pour les services d’identité, de messagerie et les serveurs d’application.

La situation s’est aggravée fin 2023 lorsque Oracle a imposé un nouveau contrat pour « un peu plus de 3 M€ sur 3 ans », une dépense imprévue au budget. L’objectif affiché : « drastiquement réduire le nombre de licences actives » sous trois ans.

Du côté de Bercy, Yves Billon n’a pas mâché ses mots : « Sur Oracle, où nous sommes depuis longtemps en difficulté au niveau interministériel. » La sortie de cette emprise représente un défi majeur avec des risques techniques sur des bases de données stratégiques, notamment pour la campagne de déclaration d’impôts.

Zimbra comme alternative à la messagerie propriétaire

Le ministère de l’Éducation nationale a lancé le déploiement d’une offre nationale de messagerie basée sur la solution Zimbra. Sur 1,5 million de boîtes prévues, 420 000 ont déjà été activées.

Le coût de maintenance s’établit à « 2 euros par boîte et par an », une économie substantielle comparée aux licences traditionnelles. Cette initiative s’inscrit dans une volonté de reprendre le contrôle des infrastructures essentielles.

VMware : une dépendance complexe à dénouer

La technologie VMware, rachetée par Broadcom, est utilisée « dans l’ensemble de la stack technologique » du ministère de l’Éducation. Bien que ce dernier ait échappé aux hausses tarifaires brutales, il dépense tout de même 2,5 M€ par an pour ces solutions.

L’inconvénient majeur reste la « complexité de toute trajectoire de sortie ». Bercy explore néanmoins des alternatives, notamment le logiciel libre ProxMox, après avoir constaté les pratiques commerciales de l’éditeur.

Yves Billon a établi un parallèle sévère : « De la même façon que Sas nous a écoeurés par ses pratiques, nous sommes face à un partenaire commercial qui ne semble pas concerné par notre ressenti et nos déclarations. »

Microsoft : 40 000 postes et un verrouillage limité

Au sein de l’Éducation nationale, les technologies Microsoft équipent 40 000 postes d’agents pour un budget de 2,4 M€ annuels. Le ministère se montre néanmoins optimiste sur une éventuelle sortie.

Comme l’explique Audran Le Baron : « Il n’y a pour ainsi dire pas d’adhérence de nos applications métiers au poste de travail Windows, à l’exception de quelques outils bureautiques comme le parapheur électronique. »

Toutefois, ce remplacement nécessite une approche coordonnée. Il s’agit d’une « question qui doit être traitée au niveau interministériel » avec un « soutien politique » fort.

LibreOffice : l’échec d’une alternative prometteuse

Bercy avait cru tenir sa solution de remplacement au milieu des années 2010. Mais l’arrivée d’Office 365 a bouleversé la donne. « On pensait pouvoir avoir sa peau vers le milieu des années 2010, puis il y a eu une rupture avec Office 365, qui est une rupture de service. LibreOffice n’a pas suivi. »

L’expérience utilisateur et les fonctionnalités cloud proposées par Microsoft n’ont pas d’équivalent dans l’écosystème libre actuellement. Cette réalité freine considérablement les velléités d’indépendance.

L’Insee se débarrasse de Sas Institute

Fin 2023, l’Institut national de la statistique a tranché radicalement avec Sas Institute. La décision est venue d’en haut après des négociations difficiles. « L’éditeur ayant des approches un peu carnassières, ça s’est terminé par une décision ministérielle de sortie. »

La migration vers R et Python a été engagée, privilégiant des langages open source pour le traitement statistique des données.

L’Intérieur mise sur une stratégie de long terme

Matthieu Weill, directeur de la transformation numérique du ministère de l’Intérieur, a présenté une vision structurée de la gestion des dépendances. Concernant Oracle, la ligne est claire : « Cela fait 5 à 6 ans que nous n’avons plus de nouveaux projets avec cet éditeur et nous visons l’extinction [de ses technologies]. »

La stratégie repose sur trois piliers : le recours aux standards, les clauses de réversibilité et l’identification de sources alternatives. Mais cette approche a un coût.

Une course de fond budgétaire

Matthieu Weill souligne que cette transformation doit s’intégrer dans les contraintes budgétaires annuelles : « Si on a une vision à 5 ou 10 ans, un investissement de transition vaut la peine. »

Le ministère travaille sur des plateformes en logiciels libres pour le cloud interministériel, en partenariat avec Red Hat. La prochaine région cloud sera déployée avec un éditeur différent pour « partager nos risques ».

Les clauses de réversibilité : une illusion coûteuse

Si les contrats prévoient théoriquement des mécanismes de sortie, la réalité est moins reluisante. Ces clauses « en pratique, masquent des opérations parfois longues et coûteuses ».

Le logiciel libre n’est pas une baguette magique

Matthieu Weill met en garde contre une vision idéalisée de l’open source. « Ce n’est pas parce que c’est du logiciel libre qu’il n’y a pas de risques ou de questions de dépendance, y compris sur la composition des équipes assurant le coeur des développements, équipes qui peuvent être plus ou moins étroitement liées à des régimes étrangers. »

Le ministère de l’Intérieur a connu des « expériences difficiles » sur des projets en logiciels libres partagés comme communs numériques, notamment par manque de continuité. L’exemple d’une messagerie interministérielle abandonnée par la Dinsic à la fin des années 2010 a fait perdre « entre un an et demi et deux ans » aux équipes.

Le défi des entreprises françaises et européennes

Bercy pointe du doigt l’absence de champions technologiques européens de taille intermédiaire. « Aujourd’hui, nous faisons surtout face à des PME et nous avons du mal à saisir le modèle qui permettrait d’avoir en face de nous de vrais partenaires ETI, de 2000 à 3000 personnes, avec qui nous pouvons travailler sereinement. »

Cette situation « fragilise la relation de confiance » et complique la recherche d’alternatives crédibles aux géants américains. Les grandes administrations exigent des garanties de performance et de continuité que peu d’acteurs français peuvent assurer.

Microsoft et l’IA : une menace supplémentaire

Pour le ministère de l’Intérieur, le positionnement de Microsoft sur l’intelligence artificielle représente un risque stratégique majeur. « L’information sensible est là et il y a un acteur ultra-dominant sur le marché. »

L’intégration de l’IA dans la suite collaborative de Microsoft pourrait rendre « l’ampleur de nos dépendances encore plus forte ». Face à cette concentration, une seule solution semble viable.

Un appel à une initiative européenne

Matthieu Weill plaide pour une mobilisation continentale : « Il est indispensable de créer au moins une alternative crédible, offrant une bonne expérience utilisateur et qui ne soit pas une réplique exacte de ce que fait l’acteur dominant. » Une initiative européenne serait « sans doute la seule qui puisse fonctionner ».

Il suit de près l’évolution des outils d’intelligence artificielle et des innovations numériques. Spécialisé dans les usages concrets de l’IA, il teste, compare et explique les solutions qui transforment la productivité, la création de contenu et l’automatisation au quotidien.

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