Qobuz dit non à la musique 100 % IA : une charte audacieuse dévoilée
L’intelligence artificielle bouleverse l’industrie musicale. Alors que des dizaines de milliers de morceaux générés automatiquement inondent chaque jour les plateformes de streaming, une question éthique et économique se pose : comment préserver la valeur de la création humaine ? Face à cette vague déferlante, certains acteurs font le choix de la résistance.
Une charte radicale contre les contenus 100 % artificiels
En février 2026, Qobuz a franchi le pas en publiant une charte de tolérance zéro concernant les contenus intégralement générés par intelligence artificielle. Marc Zisman, directeur musique de la plateforme depuis quatre ans, défend cette position ferme dans un contexte où la frontière entre création humaine et production algorithmique devient de plus en plus floue.
Ce journaliste musical de formation, présent dans l’entreprise depuis sa création en 2007, supervise désormais la politique éditoriale globale du service, du streaming au téléchargement en passant par le magazine et la chaîne d’approvisionnement.
Des chiffres vertigineux sur la prolifération de l’IA musicale
L’ampleur du phénomène donne le vertige. En janvier 2026, pas moins de 60 000 titres générés par IA étaient mis en ligne quotidiennement sur Deezer, représentant 40 % des nouveaux uploads sur la plateforme concurrente.
Plus troublant encore : selon une étude datée d’octobre 2025, 97 % des auditeurs ne parviennent pas à distinguer une musique générée par IA d’une création humaine. Pourtant, 52 % d’entre eux expriment un malaise une fois la vérité révélée.
L’expérience troublante de The Velvet Sundown
L’exemple du « groupe » The Velvet Sundown, dont le style rappelle Fleetwood Mac, illustre ce paradoxe. Après la révélation de son origine artificielle, 80 % des passants interrogés se sont déclarés déçus ou réfractaires, tandis qu’environ 10 % restaient indifférents.
« Tout le monde pourrait se faire avoir. On arrive aujourd’hui à faire des choses hallucinantes et je n’ai aucun doute sur le fait que quasiment 100 % des personnes à qui on ferait écouter certains morceaux pourraient aussi s’y méprendre. Et comme elles, je dirais que je suis mal à l’aise », reconnaît Marc Zisman.
La transparence comme principe directeur
Pour le responsable de Qobuz, le rôle d’une plateforme consiste avant tout à informer le consommateur. « Ce morceau, c’est du 100 % IA. Comme un Nutri-Score sur un paquet de gâteaux, on donne l’information et à la personne de faire son choix », explique-t-il.
Cette approche responsabilise chaque acteur de la chaîne : musicien, label, plateforme et auditeur. Le droit d’auteur doit rester applicable pour toute commercialisation, quelle que soit la méthode de création employée.
Des usages nuancés de l’intelligence artificielle
Marc Zisman établit des distinctions importantes dans l’utilisation de l’IA musicale. Timbaland, par exemple, a créé une artiste 100 % artificielle en toute transparence, assumant pleinement sa démarche.
À l’inverse, un « petit malin » générant des milliers de titres façon Tyler, The Creator avec l’outil Suno dans le seul but d’accumuler des royalties représente une approche radicalement différente.
« On ne peut pas mettre dans le même panier un type planqué derrière son ordi qui va générer 2 000 titres façon Radiohead et un vrai musicien qui utilise l’IA comme un outil ou un instrument », insiste le directeur musique.
Un système de détection et de curation rigoureux
Chaque jour, Qobuz retire et supprime des milliers de titres générés par intelligence artificielle. Les outils internes de la plateforme détectent notamment les morceaux rattachés à des labels inconnus ou présentant d’énormes volumes de stream avec peu d’abonnés, signe de l’utilisation de bots.
Les abonnés eux-mêmes participent activement à ce nettoyage en signalant les contenus suspects au service client. « Au-delà des outils, il y a la curation humaine », souligne Marc Zisman.
Une sélection manuelle minutieuse
La plateforme sélectionne manuellement des dizaines d’albums chaque semaine dans tous les genres musicaux. Cette approche éditoriale se décline à plusieurs niveaux d’accès aux contenus.
Via le moteur de recherche, un auditeur sans titre, artiste ou album spécifique en tête n’atteindra pas les millions de titres générés par IA. Les mises en avant dans l’application sont 100 % éditorialisées, et les 50 000 playlists créées en vingt ans sont toutes manuelles, aucune n’étant algorithmique.
Les algorithmes de recommandation, bien que présents, sont contrôlés. Ils sont alimentés par l’historique de l’abonné et par la curation humaine, notamment les sélections du vendredi, tout en privilégiant une liste blanche de labels vérifiés.
Un outil de tagging en développement
Qobuz travaille actuellement sur un système de tagging permettant d’identifier clairement les créations faisant appel à l’IA. « Si un artiste reconnu dit qu’il a utilisé l’IA à tel endroit sur son album, ce n’est pas à nous de juger. Ce qui est important de notre côté, c’est de donner l’information », précise Marc Zisman.
Cette position pragmatique reconnaît que l’IA en musique assistée par ordinateur n’est pas nouvelle, et que certains usages légitimes permettent simplement de gagner du temps dans le processus créatif.
Un modèle économique qui valorise la création
Qobuz se différencie par son refus du modèle « freemium » avec versions publicitaires. « La musique avait une valeur, avec un coût derrière », rappelle Marc Zisman, déplorant la dévaluation causée par le streaming à bas coût.
La plateforme a conservé le téléchargement comme option, garantissant une rémunération directe des artistes. Les chiffres parlent d’eux-mêmes.
Des écarts de rémunération spectaculaires
Pour 1 000 streams, Qobuz verse environ 18,50 € aux artistes, contre seulement 2,80 € pour Spotify. Ces données ont été livrées au printemps 2025 par un cabinet indépendant, illustrant la différence radicale de philosophie entre les plateformes.
Marc Zisman estime qu’il y a deux ans, avant la vague massive de l’IA, quasiment 75 % des titres sur Spotify totalisaient zéro écoute. « À mon avis, aujourd’hui, c’est au moins 90 % », conclut-il.



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